L’Atelier du Parmelan
1920-1924
Fraîchement démobilisé (le 18 juillet 1919) et encouragé par ses récents succès, Paul Jacquet développe progressivement une activité artistique sur différents supports et particulièrement la céramique dans l’atelier qu’il loue rue Saint-Bernard-de-Menthon.
Il imagine une gamme de décors inspirés par son univers artistique, la fréquentation des musées parisiens, et les céramistes, peintres et illustrateurs qu’il rencontre.
Rappelons que Jacquet a suivi les cours dispensés à l’école des Beaux-Arts de Genève pendant 6 mois en 1906-1907. Des années où l’école d’Asnières et ses peintres (André Derain, Georges Rouault, Maurice de Vlaminck, Henri Matisse, Kees van Dongen, Othon Friesz, Louis Valtat, etc.) invente le fauvisme et la céramique fauve sous la direction d’André Metthey. Ce dernier sera une source d’inspiration, aussi bien dans la forme que pour les décors.
Gourde de Paul Jacquet à l’antique, dans le goût des productions d’André Metthey.
Gourde photographiée dans de l’ouvrage d’Henri Clouzot André Metthey, décorateur et céramiste, Librairie des Arts Décoratifs, 1923.
Le thème de Léda, emprunté à la mythologie grecque, repris à la Renaissance, sera traité sur différents supports à l’Atelier Jacquet, ici sur un plat décrit comme suit dans l’inventaire du Musée d’Annecy : “Plat orné d’une scène mythologique figurant Léda et un cygne, marli à frise et liseré brun et bleu, époque de l’Atelier Ferrero 1921-1924”.
On peut le retrouver également, traité différemment, comme sur le vase ci-contre, sur lequel on peut lire “Les Baigneuses” sur le col.
Sa proximité avec Ernest Béchard, pionnier de la céramique artistique en Savoie, l’aide également à prendre fort intelligemment le parti d’une production de pièces artistiques de qualité, uniques ou en série limitées en s’éloignant de l’art populaire et des motifs naïfs encore bien présents à l’époque dans cette région.
D’abord partisan d’un style figuratif, il adopte rapidement les codes de l’art décoratif, aussi bien dans les thèmes que dans la stylisation, de manière plus ou moins caractérisée jusqu’à la fin de sa carrière.
L’univers artistique de Jacquet emprunte au fil des ans à différentes cultures et civilisations, grecque, étrusque, asiatique, persane, africaine, interprétées de manière diverses par lui-même et les nombreux décorateurs qui se succéderont dans son atelier.
Un bestiaire animalier (biches, lièvres, poissons, oiseaux, écureuils), parfois imaginaires, un décor floral ou végétal, des quadrillages géométriques ou abstraits, couvriront plus tard les flancs de ses vases et plats.
Jacquet – Anchierri, un duo gagnant
En février 1920, élu au comité de la Société des Beaux-Arts de Haute-Savoie pour 3 ans, membre du bureau, Paul Jacquet est chargé de proposer les thèmes d’un nouveau concours de dessin des écoles orienté vers la décoration de céramiques. (Lire ici un extrait du compte-rendu de la séance du 12 février 1920, source Archives départementales de Haute-Savoie)
Secondé par un tourneur, probablement encore Alphonse Devaux, il va également employer René Anchierri, un de ses élèves du lycée Berthollet, remarqué pour ses talents de dessinateur, qui va ainsi décorer sur son temps libre, et également apprendre à tourner.
Encouragé par ses capacités et sa passion pour cette activité, Paul Jacquet va souhaiter développer son activité artisanale. (Voir le chapitre que nous consacrons à cette période dans la biographie de René Anchierri ici)
Il est difficile d’estimer exactement la part de Jacquet dans la création, mais l’on sait qu’il tient un rôle d’entrepreneur ancré dans la modernité et se rend régulièrement à l’atelier pour contrôler la production, donner ses directives sur les modèles, et surveiller les cuissons.
Le temps des expositions
Paul Jacquet fréquente les manifestations régionales, lyonnaises mais aussi parisiennes, comme celles de la Société des Artistes Décorateurs, et a ainsi l’opportunité de côtoyer les grands céramistes et artisans de l’époque, en particulier Francis Jourdain. (voir chapitre des collaborations prestigieuses)
Début 1921, il prend un congé de l’Education nationale 6 mois pour raisons personnelles (courrier ici).
Il va mettre à profit ce temps pour se montrer, et va ainsi se mettre à participer à de nombreuses expositions durant cette période :
- 11e Salon de la Société des Artistes Décorateurs (SAD) à Paris
Du 26 février-31 mars 1920
Il expose pour la première fois des plats en terre cuite émaillée : « muguets et pervenches, raisin et escargots » et « une coupe ». Catalogue ici (p.67)
Cette exposition lui vaut d’être remarqué et un article paraît sur son travail en août dans le premier numéro de la revue Cmaclie (à lire ici).
- 34e Salon de la Société Lyonnaise des Beaux-Arts
Printemps 1921 au Palais de bondy
« Un plat en terre émaillée à l’aigle, un vase-bouteille à décor de chèvrefeuille et papillons, ainsi qu’un second vase et une coupe à décors géométriques. » (Extrait du catalogue)
- 12e Salon de la Société des Artistes Décorateurs (SAD) à Paris
Du 4 mars au 17 avril 1921
« Un plat au chèvrefeuille et une bouteille ornée d’une résine. » (Extrait du catalogue à lire ici)
- Exposition de la Société Savoisienne des Beaux-Arts à Chambéry
Du 23 juillet au 21 août 1921
5 céramiques : « Vase au décor Léda, vase ronces et oiseaux, vase bouquet en semis, plat chèvrefeuille, plat muguet et pervenches. » (Extrait du catalogue)
- Salon d’Automne de la Société des Artistes Lyonnais à Lyon
Mi-octobre-novembre 1921
Ce salon réunit depuis 1907 au Palais Bondy, les artistes modernes de la région rhodanienne, sociétaires ou invités.
Vases et plats en terre émaillée, dont le vase boule reproduit ci-contre dans un article paru dans la revue La Vie lyonnaise n°64 d’octobre 1921 (à lire ici).
- 13e Salon de la Société des Artistes Décorateurs (SAD) à Paris
Il participe à ce salon pour la troisième année consécutive.
Du 24 février 1922 au 2 avril 1922
Céramiques en terre émaillée dont “ Vase boule Léda, plat oiseau et ronces, coupe oiseau et fleurs” (Extrait du catalogue)
On retrouve cette coupe dans un article de la revue Art et Décoration paru en juillet 1921, relatant le Salon. (voir ici)
- 35e Salon de la Société Lyonnaise des Beaux-Arts à Lyon
Printemps 1922 au Palais de Bondy
“Plat en terre émaillée, Bouteille émaillée, Vase boule Leda, Vase oiseaux et fleurs” (Extrait du catalogue)
Ci-contre, vase cornet oiseaux et fleurs en terre émaillée, début des années 20
- Salon de la Société des Artistes Français à Paris
Du 5 mai au 30 juin 1922
“Vase aux oiseaux et fleurs, vase aux poissons, Vase boule, plat aux muguets et pervenches” (Extrait du catalogue)
- Salon d’Automne au Grand Palais à Paris
Du 1er novembre au 20 décembre 1922
“Un vase boule (terre émaillée), vase conique (escargots et vigne), un cornet ovale (faïence), un cornet droit (faïence), une coupe noire (faïence), un plat à l’oiseau, une coupe (terre émaillée)” (Extrait du catalogue pp. 200-201)
- Salon d’Automne de la Société des Artistes Lyonnais à Lyon
Novembre 1922
« Un vase en faïence (escargots et vigne), un cornet ovale faïence, un cornet droit faïence, une coupe en terre émaillée, un plat à l’oiseau, un vase à fleurs jaunes, un petit vase ». (Extrait du catalogue)
L’Etat lui achète alors une assiette en terre vernissée (voir ci-contre). Elle se trouve Musée des beaux-Arts de Lyon.
En 1923, Paul Jacquet devient membre actif de la SAD, et le restera jusqu’en 1932.
- 14e Salon de la Société des Artistes Décorateurs (SAD) à Paris
Du 4 mai au 1er juillet 1923
Il expose 6 pièces : “Vase à décor géométrique, vase oiseau et fleurs, vase groseilles, un plat à décor géométrique, un plat vigne, une cloche à décor géométrique” (Extrait du catalogue à lire ici p.85).
Au Salon d’Automne de Lyon, Palais de Bondy, au mois de novembre, il envoie également des céramiques, faïences et terres émaillées.
Ces énumérations extraites de catalogues, pour autant répétitives qu’elles soient, renseignent sur plusieurs pratiques de l’Atelier Jacquet au début des années 20 :
- Elles nous éclairent sur le thème des décors de cette période.
- Elles montrent que Jacquet exposait souvent les mêmes pièces, probablement à cause du petit nombre à sa disposition due à une production balbutiante, et ne les vendait pas.
- Elles donnent de précieuses indications sur les modes de cuisson. A la monocuisson des débuts (“Terres émaillées”), on constate que l’atelier se lance rapidement dans une bi-cuisson plus qualitative et plus précise, désignées ici sous le terme “Faïences”.
Ainsi grâce à ses connaissances acquises auprès de confrères plus expérimentés (Béchard et son parcours à Sèvres, connaissances parisiennes), Jacquet est celui qui introduira cette méthode de cuisson en Savoie, grâce à son four à moufle.
Un nouvel atelier…
Il profite de ces six mois de congés pour déménager et installer un nouvel atelier dans une remise du Clos Bornand, louée à Mme Chevalier et M. Delaunay.
Cette remise, située dans l’arrière-cour de deux maisons, comporte 4 pièces dont l’atelier, une cave, un bûcher et un magasin qu’il va équiper d’un four à moufle à système Pollard. Il choisit alors des dimensions modestes pour l’époque puisqu’il a une capacité de moins d’un mètre cube. La cheminée s’élève à 8 mètres du sol. Chaque cuisson se fait au bois, à raison de 2 stères en 14 heures.
Pour rappel, le four à moufle, quel que soit le combustible utilisé, ne soumet plus les poteries au contact direct de la flamme, comme dans les fours traditionnels, ce qui a une incidence positive notable sur le contrôle de la cuisson et la qualité des œuvres réalisées.
Il choisit un four de petite taille sans déposer de demande d’autorisation de four, obligatoire déjà à cette époque pour les établissements à risques.
… et des ennuis de voisinage
Le développement important et imprévu de son activité lui vaut des problèmes avec le voisinage et rapidement une plainte de Marius Ferrero, ancien conseiller municipal, est déposée à son encontre.
Celui-ci se plaint en effet des nuisances engendrées par l’atelier, en particulier des fumées dégagées par le four, qu’il fera constater une première fois par deux agents de police le soir du 12 octobre 1921. (voir rapport de la police ici)
Le lendemain 13 octobre, ce même voisin écrit au maire d’Annecy : “J’ai l’honneur de porter à votre connaissance qu’il s’est installé récemment dans la remise du Clos Bornand, attenante à ma propriété, un four industriel qui, lorsqu’il est en activité dégage alternativement une fumée noire, épaisse, ou des flammes dépassant parfois l’orifice de la cheminée de plusieurs mètres et envoyant au loin des étincelles risquant de mettre le feu aux maisons environnantes.”
Ce procès-verbal va contraindre Jacquet à déposer rétroactivement dans les jours qui suivent, un dossier d’autorisation pour son activité, sans obligation de la suspendre cependant. (demande à lire ici)
Il engage ainsi un bras de fer de plusieurs années avec diverses administrations, y compris l’Éducation nationale, dont la première réponse début novembre est négative, rappelant la loi du 30 octobre 1886 « Sont interdites aux instituteurs et institutrices publics de tout ordre les professions commerciales et industrielles et les fonctions administratives ».
Un épais dossier témoigne de plusieurs années de bataille juridique, alternant entre plaintes du voisinage, réponses et recours de l’intéressé auprès du maire, du préfet ou de l’Education nationale jusqu’à une décision finale de la préfecture, assez contraignante et qui ne sera pas rendue avant 1924. Il devra surélever la cheminée de 5 mètres ainsi que remplir d’autres conditions pour rendre l’installation conforme.
Un grave incendie à l’Atelier
Cette période particulièrement dynamique pour l’atelier (voir le chapitre Des collaborations prestigieuses) va connaître une pause imprévue avec la destruction partielle de l’atelier par un incendie en mars 1924.
Accident dû à un four mal isolé ou bien acte de malveillance des voisins excédés par cette activité génératrice de nuisances qui prenait de plus en plus d’ampleur, il est impossible de le savoir.
Suite à cet incendie, Jacquet se relance dans la construction d’un nouveau four. Dans son courrier de demande d’autorisation, il met l’accent sur les mesures préventives afin d’éviter d’incommoder le voisinage ou de risquer un nouvel incendie.
La poterie sera équipée cette fois, d’un four à mouffle à flamme renversée évitant toute projection d’étincelle, fonctionnant au charbon, dont les fumées seront évacuées par une cheminée de 10m de hauteur, selon la réglementation en vigueur. Il sera construit dans un local attenant sécurisé par un toit de béton et des poutrelles de fer.
Paul Jacquet, malgré ces difficultés, expose encore deux fois cette année-là.
- 15e Salon de la Société des Artistes Décorateurs
du 8 mai au 8 juillet 1924
« Céramiques, faïences » (Extrait du catalogue ici)
- Exposition de Céramique Dauphinoise et savoisienne Ancienne et Moderne, à l’École d’Art Industriel de Grenoble
du 13 juillet au 20 sept 1924
Sous l’appellation Primavera (voir ici), il aux côtés d’autres potiers savoyards dont Emile Simonod.
René Anchierri, à présent premier ouvrier et décorateur de l’Atelier Jacquet, stoppé par l’incendie, met à profit cette période d’inactivité pour devancer l’appel du service militaire et s’engage dans l’armée le 15 mars. (voir ici)




















