L’atelier Jacquet

1920-1925

 

Année scolaire 1920-1921
Ecole Berthollet (Annecy)

En 1920, lors de sa troisième année d’école préparatoire supérieure aux Arts et Métiers au lycée Berthollet d’Annecy, il reçoit l’enseignement de Paul Jacquet (1883-1968) pour le dessin et la géométrie. Son professeur va rapidement repérer son talent pour le dessin dans le cadre scolaire et lui propose de travailler dans son atelier après les cours.

Une rencontre déterminante

Paul Jacquet avait probablement démarré une petite activité de production de poteries artistiques, qu’il rémunérait des ouvriers à la tâche, et qu’il cuisait de temps à autre dans les poteries qu’il avait déjà fréquenté, à savoir Tripp et Hertz à Annecy. (Voir chapitre consacré à ces début dans la céramique ici)

Il louait depuis quelques temps une remise au clos Bornand à Mme Chevalier et Mr Delaunay.  Avec l’arrivée de René Anchierri, et une production désormais régulière, il fait installer un four en 1921 et démarre les cuissons sur place.
On sait de manière certaine que Jacquet utilisait son cadre professionnel pour trouver des sources d’inspiration. En effet, ce professeur également membre du bureau de la Société des Beaux-Arts de Haute-Savoie, co-organise dans ce cadre, un concours de dessin, afin d’encourager cette pratique et récompenser les élèves les plus talentueux.
Nommé responsable du choix des thèmes du concours, il va en orienter une partie vers la décoration de céramiques :

“Un dessin imposé qui sera fait dans chaque école sous surveillance du maître comprenant une feuille de papier Ingres pliée en deux ; d’un côté, […] un plat décoré avec des fleurs disposées au centre. Diamètre total avec rebord : 30 cm. Le fond du plat sera orné avec 3 ou 5 fleurs disposées librement. Sur le rebord on disposera une bordure simple composée d’éléments végétaux ou d’insectes.”

Extrait du procés verbal de la réunion du Comité de la Société des Beaux-Arts de Savoie du 12 février 1920 à retrouver ici

Une carrière se dessine

René Anchierri débute ainsi en apprenant à tourner, décorant les pièces avant cuisson, comme l’atteste une fiche de salaire daté de 1920 détaillant le prix du grattage et du barolage (utilisation du barolet, petite caissette en terre munie d’une plume contenant un engobe).

En 1921, à 16 ans, il achève son cycle d’étude et obtient le Brevet d’Enseignement Primaire Supérieur pour devenir instituteur, fonction prestigieuse à l’époque, qu’il n’exercera pourtant jamais.

La céramique est devenue tout à la fois une passion et un métier, et il engage dès lors une collaboration fructueuse de plusieurs années avec Paul Jacquet.

Année scolaire 1921-1922 Ecole Berthollet (Annecy)

Celui-ci le forme et lui ouvre les portes du milieu artistique qu’il côtoie, mais aussi des musées parisiens qu’ils visitent parfois ensemble. En retour, Anchierri va mettre son énergie et sa créativité au service de son mentor.

 En décembre 1921, Anchierri est enregistré officiellement comme “décorateur en poterie” à l’Education nationale, ce qu’atteste le bulletin d’inspection de sa mère. (Voir extrait ici)

Entre tous les arts, le dessin reste le mode d’expression privilégié qui lui sert de laboratoire d’expérimentation : il fait des frises, des bandeaux, des détails ou vues d’ensemble, des représentations animalières, autant de décors que l’on va retrouver, partiellement ou en totalité sur les céramiques qu’il va créer dans les années qui vont suivre.

Ce corpus de plusieurs dizaines de dessins préparatoires conservés dans la famille montre l’importance du rôle qu’il a tenu au sein de l’atelier Jacquet en fournissant à son employeur une sorte de catalogue dans lequel il pouvait puiser pour décider des modèles.

Cette même année 1921, René Anchierri remporte les premiers prix en dessin libre et dessin imposé lors du concours des Ecoles primaires supérieures, mais aussi 2 premiers prix au premier concours organisé par la société des Beaux-Arts de Haute-Savoie dans les catégories arts décoratifs et nature morte. On peut lire les résultats de ce concours dans les compte-rendus du 1er et du 8 juillet 1921 de la séance du comité ici et .
Il expose également une frise décorative à l’aquarelle au 1er Salon de cette même Société cet été-là, parmi 88 exposants et 383 oeuvres. (et près de 1200 visiteurs !)

René Anchierri à 18 ans devant son chevalet (1923)

Le jeune Anchierri perfectionne rapidement son art, développe sa pratique et peut donc répondre aux commandes que lui donne Jacquet, mais aussi créer ses propres modèles de céramiques qu’il ne signe pas de son nom.

La période 1921-1924 est certainement la plus faste de l’atelier Jacquet, on pourra s’en convaincre en consultant la biographie que nous lui consacrons ici sur ce site.

En choisissant parmi les dessins d’Anchierri et en effectuant en parallèle un travail de recherche technique sur les couleurs et l’émaillage ainsi que la forme des modèles, les deux hommes vont développer progressivement un style caractéristique qui se précise et se diversifie à la fois au fil des collections. 

Anchierri, d’un naturel taciturne, peu bavard et d’une grande force de travail, devient le second idéal pour Jacquet et progressivement,  le véritable animateur de cet atelier.

dessin préparatoire René Anchierri Nu

On trouve peu de représentations anthropomorphes, à l’exception de rares oeuvres inspirées du répertoire de la Grèce antique.

A gauche : Dessin de plat représentant un nu signé René Anchierri

A droite : Leda et le cygne signé Paul Jacquet Coll. Musées d’Annecy

Pour les décors, les sources d’inspiration sont multiples, faune et flore, ou bien abstraction géométrique dans le goût des styles du moment, en particulier l’Art Déco. 

René Anchierri, nous l’avons vu précédemment, pratiquait la botanique en amateur et se référe souvent aux plantes et aux fleurs qu’il retranscrit à partir de la Flore de Gaston Bonnier dont il possède un exemplaire.

Ci-contre des dessins de René Anchierri d’après l’ouvrage de Bonnier.

Dessin Flore Bonnier René Anchierri

Extraits de planches de dessins préparatoires de René Anchierri

datées des années 1922-1923

et transpositions sur des vases signés Paul Jacquet :

Vase de Paul Jacquet, illustrant l’ouvrage  “Les Arts décoratifs modernes” de Gaston Quénioux, Larousse 1925.

Vases Paul Jacquet années 20
Vase boule signé PJ Paul Jacquet années 20
Vase boule Paul Jacquet années 20 Annecy

Les bandeaux ou frises sur fond blanc ou de couleur sont nombreux dans le répertoire d’Anchierri, et se retrouvent appliqués sur les vases de Jacquet. Ceux que nous produisons ci-dessous sont tous datés de 1923.

La présence d’Anchierri et ses compétences, vont permettre à Paul Jacquet de développer les collaborations et de répondre ainsi aux commandes que lui passent les ensembliers Francis Jourdain et René Herbst, et les grands magasins parisiens comme Le Printemps pour sa collection Primavera (Voir Des collaborations prestigieuses).

Il n’est pas abusif de penser que grâce à son jeune ouvrier, l’atelier a pu prendre une toute autre dimension et rayonner sur le plan national et même au-delà.

Cette période particulièrement dynamique va s’arrêter brutalement avec la destruction partielle de l’atelier par un incendie en mars 1924.

Si Paul Jacquet se lance immédiatement dans la création d’un nouvel atelier avec la dépose d’une demande d’autorisation pour la commune voisine une semaine après l’incendie, René Anchierri saisit cette période d’inactivité contrainte pour devancer l’appel de quelques mois.

Cette même semaine du 15 mars 1924, il est reçu au BPME (Brevet de préparation militaire élémentaire) et incorpore l’armée deux mois plus tard comme soldat de 2ème Classe. Puis il gravit les échelons jusqu’à prendre le commandement d’une section.

René Anchierri 1924 devant l école de Cran-Gevrier

Lors d’une permission, il visite Paris et Versailles avec ses parents et se rend à l’Exposition Internationale des Arts Décoratifs probablement en partie pour voir son travail car plusieurs céramiques de l’Atelier Jacquet sont exposées dans 3 vitrines différentes : celle de Paul Jacquet bien sûr, mais aussi celles de Jourdain et Herbst.

 On peut le voir ici avec sa famille devant le Palais du Trocadéro.

Démobilisé le 10 novembre 1925, il rentre chez ses parents, aux 4 Chemins, à Cran-Gevrier.

Il retourne alors voir son ancien patron Paul Jacquet qui a reçu un Diplôme d’honneur lors de la remise des prix de l’Exposition Internationale des Arts Décoratifs, pour travailler dans le nouvel atelier construit tout à côté de la maison familiale.

Il va y travailler encore quelques mois comme l’atteste une lettre de l’ensemblier René Herbst, datée décembre 1925 et retrouvée chez Mme Anchierri, avec lequel travaille Paul Jacquet depuis 1923. Mme Anchierri témoignera également plus tard que son mari demande à ce moment-là de pouvoir signer ses réalisations, et que Paul Jacquet va lui opposer un refus.

Il est difficile de connaître aujourd’hui avec certitude les raisons qui poussent Jacquet à cette fin de non-recevoir. Il est certain toutefois que ce refus a précipité le départ d’Annecy de René Anchierri, pour donner un nouvel élan à ses ambitions.

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