L’Atelier FORAH
de René Anchierri

1929-1939

Une expansion rapide

L’année 1929 débute avec un projet d’agrandissement.

Au printemps, René Anchierri débute donc les travaux d’extension de son premier atelier en ajoutant une aile sur le côté, et en agrandissant le bâtiment. Cet atelier devient la FORAH pour Fabrique Orléanaise René Anchierri.

En août de la même année, une pétition des habitants du voisinage recueille une vingtaine de signatures de riverains incommodés par les fumées noires de la fabrique qui déclenche une enquête de l’administration.
Anchierri devra se conformer à ces préconisations de salubrité en réhaussant sa cheminée et filtrer ses émanations.

A cette époque, afin de répondre à l’augmentation constante du volume de sa production, Anchierri a recruté des ouvriers tourneurs et décorateurs dans son environnement immédiat.

L’équipe des débuts

Telle qu’on peut la voir sur cette photo datée de 1929, de gauche à droite et de haut en bas :

M. Reuilly (tourneur), Maurice Goguelat (tourneur), Louis Aubort (tourneur), Mr Baud, Roland Brice (décorateur), Mme Reuilly (décoratrice), Anchierri (tourneur, décorateur, patron), un apprenti non identifié.

Roland Brice (1911-1989)

Roland Brice effectuera un apprentissage de 6 mois en tant que décorateur auprès d’Anchierri pendant l’année 1929. Il a alors 17 ans. Puis il partira s’installer à Paris, où il s’inscrira en élève libre à l’école des Beaux-Arts de Paris.
Il rencontre le peintre Fernand Léger, dont il devient l’un des proches collaborateurs. Après la seconde guerre mondiale, à la demande de Léger, il s’installe à Biot, dans les Alpes-Maritimes, où il crée un atelier de céramique.
Ensemble, ils ont produit plusieurs peintures murales en céramique publiques et privées emblématiques.
Son héritage est marqué par un mélange unique d’innovation artistique et de savoir-faire artisanal, faisant de lui une figure importante de la céramique française du milieu du XXe siècle.

Roland Brice raconté par Rodolphe Cosimi,
président de l’Association des Amis de Roland Brice :

Roland Brice photographié par Denis Brihat

« Artisan scrupuleux autant qu’inventeur intrépide, Roland Brice sut, par la maîtrise du grès grand feu, l’usage hardi de la polychromie et l’intégration  lumineuse des dalles de verre, ouvrir une voie singulière dans l’histoire de la céramique moderne. Trop souvent réduit à la figure de disciple et d’interprète de Fernand Léger, dont il traduisit magistralement l’inspiration en trois dimensions, Brice ne saurait être confiné à ce rôle d’exécutant. Loin d’épuiser sa carrière, les années passées auprès du maître normand n’en constituent que le prélude.

Si son œuvre personnelle demeure moins connue du grand public, c’est parce que l’artiste sut demeurer fidèle à son engagement auprès de Fernand Léger jusqu’à la disparition de ce dernier, acceptant de consacrer ses forces à la réalisation de l’inspiration du maître, plutôt que de rechercher d’emblée la reconnaissance propre à sa démarche personnelle. Pourtant, l’artiste, par une recherche obstinée et une curiosité insatiable, renouvela en profondeur l’art céramique, prolongeant, à sa manière, la libération initiée par Picasso. Brice, héritier d’une tradition certes influencée par l’univers légérien, sut néanmoins ouvrir de nouveaux chemins, inédits et essentiels, en explorant un rapport inédit entre matière et lumière. Il atteignit là une dimension plastique où nul artiste ne s’était encore aventuré, transformant la terre en un réceptacle vibrant d’éclats et de contrastes.

Dans l’élan d’une époque marquée par la reconstruction et les mutations du monde d’après-guerre, il opposa à la rudesse des cités nouvelles la clarté rayonnante de ses bas-reliefs et de ses monuments céramiques. Son art, loin de se borner à l’ornement, affirmait une nécessité intérieure, presque existentielle, et portait la trace d’une lutte intime pour faire advenir une vision du monde par le prisme de la lumière. Ainsi, l’œuvre de Roland Brice, toujours animée d’une inventivité féconde, s’impose par sa puissance discrète et sa noblesse. Elle témoigne d’une fidélité inébranlable à l’art, poursuivi dans l’ombre, sans concession aux modes ni à la gloire facile, jusqu’à se hisser au rang des grandes aventures monumentales de la modernité. »
Rodolphe Cosimi « Roland Brice, sculpteur du Grand Feu et Ami de Fernand Léger » Editions Aria, 2010

Anchierri continue également à assurer la fabrication et la décoration de grosses pièces pour Jacquet qui seront acheminées par caisses jusqu’à Annecy.

Des modèles dans l’air du temps

Il développe désormais divers styles de production, avec la création d’animaux en volume, destinés aux grands magasins parisiens, des pieds de lampe qui sont exportés aux Etats-Unis.

Il va mettre au point des procédés de couverte originaux, craquelés, granités, ou bien à décor moderne uni, pour lesquels il déposera des brevets.

Pieds de lampes

Granités

Craquelés

Expositions parisiennes

En 1930, il intègre la SAD, Société des Artistes Décorateurs. Le salon annuel qu’elle organise chaque année depuis 1905 est un événement parisien regroupant, via une immense exposition, tous les plus grands architectes et décorateurs du moment et ainsi les nouvelles tendances en terme de décoration. Au fil des ans, ces salons se sont imposés comme l’évènement majeur dans le domaine. Les artistes devaient présenter leur projet à un jury composé de membres du bureau et de délégués propres à chaque catégorie qui, après avoir fait une sélection, décidaient ensuite des admissions.
En 1931, René Anchierri
 expose 3 vases à pâte noire au 21ème Salon de la SAD au Grand Palais qui se déroule de mai et juillet. On peut retrouver le catalogue de ce salon sur Gallica ici (Anchierri cité p.87)

in : Revue Mobilier et Décoration janv 1931
Vase granité de R. Anchierri en haut à droite

La revue Mobilier et décoration : Revue mensuelle des arts décoratifs appliqués et de l’architecture moderne va en rendre compte avec la photo d’un de ces vases dans son numéro de janvier 1931.
(Intégralité du numéro sur Gallica ici)

Le krach boursier de 1929 va avoir des retentissements jusqu’à Orléans car il met un arrêt aux commandes à l’export. René Anchierri va devoir licencier son personnel en 1931.

René Anchierri devant la reconstitution
du temple d’Angkor en 1931

Au cours de cette même année, il se rend à l’Exposition coloniale et sa section céramique à Paris. Il s’imprègne de la culture et des arts des diverses nations présentes, ce qu’il transcrit plus tard dans son propre travail. (panthères,…)

Lire ici le mémoire de recherche L’Animal dans l’Exposition coloniale de 1931 de Grégoire Lemaître.

Anchierri ne se laisse pas décourager par ce revers économique et réouvre l’atelier entouré de 2 ou 3 personnes seulement, dont un représentant.

Il élargit son éventail avec une production funéraire, croix de cimetières, jardinières, céramiques non gélives pour lesquelles il fait de nombreux essais en laboratoire.

En 1933, il engage René Laristan en tant que premier décorateur. (Voir ici son parcours professionnel)

Le modeste atelier de la fin des années 20 est désormais devenu une fabrique employant plus de 20 personnes pour répondre à l’augmentation de sa production personnelle et aux demandes des différents commanditaires.

René Anchierri s’adonne également à la photographie, et immortalise les moissons dans la rue Greffier en 1932.

La maison dispose de 2 commis voyageurs, représentants commerciaux qui sillonnent la France, MM. Blancheteau et Duhamel, tandis que les grands magasins Le Louvre, le Printemps, les Galeries Lafayette se chargent de diffuser cette production à Paris.

Photo ci-contre datant de 1936

Dans cet article de 1934 paru dans le quotidien Le Républicain Orléanais, nous sommes conviés par le journaliste à une visite guidée de la fabrique de céramiques FORAH, commentée par le maître des lieux, René Anchierri, «modeste au grand talent», assisté par 25 ouvriers.

On découvre en premier lieu le travail de la terre, provenant de deux carrières différentes, Provins et Saint-Cyr-en-Val. Cette terre est lavée dans un gâchoir pendant douze heures environ, puis passée dans un filtre presse, puis dans un malaxeur qui produit des boudins de 10 cm de diamètre.
Notons la dimension quasi industrielle de ces appareils et le volume de production qu’ils impliquent.
A travers la présentation des étapes suivantes, on lit en filigrane l’organisation des bâtiments. Tout d’abord les boudins sont confiés à l’atelier de tournage, vaste pièce éclairée par des verrières, dans lequel sont disposés trois tours à pied et les potiers qui les servent, produisant environ 90 pièces par heure et par personne.
Dans un bâtiment contigu, c’est l’atelier de moulage où la terre est additionnée d’eau pour produire de la barbotine qui servira à couler les sculptures et objets. Les moules sont fabriqués en plâtre par le sculpteur, sur indications et suivis des dessins, tandis que les mouleurs réalisent les œuvres (loups, chiens, panthères, etc), et assurent leurs finitions par grattage des bavures.

L’apprenti André Lanson 14 ans devant le four à moufle (1934)

Ces réalisations seront tout d’abord mises à sécher à l’air libre pendant 8 jours dans un séchoir chauffé, puis confiées au four à moufles de 6m³ pouvant contenir 300 pièces environ, pour une durée de 24 heures, à une température de 800/900 degrés.
On réalise deux cuissons par semaine, soit 600 pièces par semaine dans ce four à double foyer, engloutissant ainsi 2000 kg de charbon.
Vient ensuite le temps des décorateurs dans une autre partie de l’atelier, qui vont tout d’abord poser un émail séchant rapidement avant de décorer avec des oxydes métalliques.
Pour les effets « granité » ou « givré », créations de la maison Anchierri, des projections sont effectuées avec un vaporisateur de type pistolet à peinture, avant de connaître une deuxième cuisson, à 1000 degrés cette fois, dans le même four, tandis que les créations enrichies de dorure passeront dans un autre four, plus petit celui-là, et à gaz. 24 heures après, les vases,
cendriers, pieds de lampes et autres objets décoratifs seront prêts pour l’expédition ou le comptoir de vente et les magasins Orléanais.

L’exposition Universelle de 1937

Plan dessiné par Robert Delaunay (1937) Source Wikipedia

L’Exposition universelle, officiellement Exposition internationale des arts et techniques dans la vie moderne se tient à Paris du 25 mai au 25 novembre 1937. Elle est composée de 190 pavillons.
Elle vise à célébrer les avancées technologiques et artistiques, dans un contexte politique tendu marqué par la montée des totalitarismes.

Pavillon de la céramique et de la verrerie – Exposition internationale 1937
© Ministère de la Culture (France), Médiathèque du patrimoine et de la photographie Rmn

Le Pavillon de la céramique et de la verrerie fait partie de la section des arts décoratifs et se veut de mettre en valeur la richesse, la modernité et le renouveau artistique de la production française des années 30 dans les domaines de la faïence, porcelaine, grès et de la céramique architecturale. Il présente ainsi des pièces issues des manufactures nationales (Sèvres, Limoges), des œuvres d’artistes-céramistes contemporains, dans le sillage de l’Art déco, et des applications industrielles (carrelages, éléments décoratifs).

Plan du pavillon céramique de l’exposition universelle
In : Revue L’Art vivant nov 1937

Ce pavillon sera un lieu majeur pour la reconnaissance de la céramique comme art à part entière, à la croisée de l’artisanat et du design industriel.

Plusieurs céramistes français y ont été récompensés par des médailles ou diplômes, selon un système de notation établi par un jury international.

Le long d’une galerie étaient disposés les stands des firmes importantes et des groupements régionaux.
Une rotonde de vastes dimensions constituait le salon d’honneur et sa coupole était soutenue par des colonnes entre lesquelles étaient disposes des vitrines garnies d’oeuvres d’artistes céramistes et verriers, des panneaux de verre ouvragé. C’est dans ces vitrines, à l’emplacement 54, que seront exposées les céramiques de René Anchierri. (Voir plan ci-contre)

En 1937, Anchierri rentre dans la maturité de son art, il a 32 ans, dont près de la moitié passée derrière un tour. En réalité, comme nous l’avons déjà évoqué, c’est un homme de l’ombre, plutôt taiseux, travailleur infatigable qui poursuit sans cesse ses recherches sur les formes, les décors, les émaux. Lui qui a beaucoup travaillé pour les autres, décide de se montrer et choisit de concourir à l’Exposition Universelle de Paris cette année-là, dans le pavillon des céramiques, classe 43, au côté des grands du moment : Artigas, Bonifas, Catteau, Gerbino, Mayodon, Lenoble, O’Kin, Serré, Simmen

Pour cette occasion, il a créé de nouvelles collections, de très grands plats à décor animalier dans le goût Art déco et des pots couverts à dominante rouge. Il met également au point une nouvelle signature artistique, portant son nom en entier à l’envers, dite “au miroir”.

Il présente également des vases, urnes, pots couverts, avec d’autres décors et des couvertes originales qui seront appréciées du jury.

 

Extrait de la liste des récompenses de l’Exposition internationale
Source Gallica.bnf.fr / BnF

Ses efforts seront couronnés de succès puisqu’il est distingué par une médaille d’argent pour ses granités et remarqué par la presse spécialisée.

A lire ici l’article de la revue L’Art Vivant de novembre 1937.

Paul Jacquet, présent également à l’exposition, propose une série réalisée par Anchierri à Orléans, et qui porte sa signature cryptée avec le désormais identifié “a” en caractère d’imprimerie. Il va recevoir une médaille d’or pour ce travail.

Vase de Paul Jacquet acheté en 1937 à l’Exposition Internationale des Arts et Techniques Dépôt du Centre Pompidou au Musée des Arts Décoratifs, Paris

Autre exemplaire de la même période, couleurs et signature légèrement différentes, atelier Anchierri d’Orléans pour Jacquet

Il est très difficile voire impossible aujourd’hui, de comprendre quelles circonstances ont présidées à un tel choix qui mettait une fois de plus l’atelier Jacquet en lumière sans en créditer vraiment son auteur ou co-auteur, mais ce prix de 1937 a certainement mis un terme définitif à la collaboration entre les deux hommes.

On sait pourtant que René Anchierri conserve un lien avec sa ville natale, où il retourne de temps à autres visiter sa famille, et profite de ses voyages pour apporter des céramiques de sa production à la boutique d’Eugène Paturel qui commercialise des vases de Paul Jacquet.
C’est d’ailleurs à cette occasion qu’il se lie plus intimement à la fille de ce dernier, Anne-Marie Paturel, qui deviendra quelques années plus tard sa femme.

A gauche : Eugène Paturel en 1939 dans sa boutique de cadeaux, 1 rue Notre-Dame à Annecy. Il y commercialise des céramiques de Paul Jacquet et René Anchierri.

A droite : Sa fille Anne-Marie, la future fiancée de René Anchierri. (photo colorisée)

On remarque sur la gauche de la photo, des vases de Paul Jacquet.

Louis Aubort à son tour Orléans ca 1938

 

L’entreprise d’Anchierri compte désormais une trentaine d’employés, avec des tourneurs et décorateurs expérimentés comme Louis Aubort (photo), présent depuis les débuts en 1926. Mais elle va se heurter une nouvelle fois aux difficultés conjoncturelles. Cette fois-ci, c’est la guerre et le départ de René Anchierri pour rejoindre son unité provoque le licenciement du personnel et une nouvelle fermeture des ateliers.

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