L’Atelier Jacquet
1939-1968
Le temps de la guerre
En juin 1939, Paul Jacquet prend sa retraite définitive de l’Éducation Nationale, il a 56 ans.
Le conflit qui touche de plein fouet la France à partir de septembre 1939 affecte bien sûr l’atelier, les conditions économiques et la raréfaction des matières premières obligent Jacquet à congédier son personnel.
La Haute-Savoie est occupée par les forces allemandes du 18 juin 1940 au 25 août 1944, date à laquelle les forces alliées libèreront la région. Pendant cette période, la ville d’Annecy est sous contrôle direct de l’armée allemande, avec des impacts importants sur la vie quotidienne.
Deux spécimens de broches signées au tampon PJ de cette époque
Paul Jacquet va poursuivre son activité seul ou avec son fils Maurice, sur de plus petites quantités et de petites pièces dans un four de moindre dimension.
Parmi tous ceux qui ont animé l’Atelier Jacquet à travers ses plus de 40 années d’existence, Maurice Jacquet reste l’un des plus prolifiques mais également des plus novateurs.
Voir le chapitre que nous lui consacrons ici.
Intéressant vase libellé “essai noir” au dessous.
De telles pièces destinées à l’usage privé du céramiste sortent rarement de l’atelier.
Dans la nuit du 9 au 10 mai 1944, le l’aviation anglo-américaine, pour stopper la production de pièces détachées pour l’Allemagne, va bombarder l’usine SRO (future TNR-SNR). Une centaine de maisons à Annecy sont détruites et les dégâts occasionnent de nombreux morts et blessés. (Lire ici)
L’atelier, et les maisons Anchierri et Jacquet, toutes proches vont être endommagées. (Voir carte ci-contre)
Le Journal le Petit Dauphinois relate le jour-même l’évènement, à lire ici.
Dynamisme de l’après-guerre
Paul Jacquet réouvre en 1945 avec son fils et Maurice Anthonioz. Cette nouvelle recrue est un très bon tourneur ayant travaillé chez Tripp à Annecy, mais il le quittera en 1947 pour reprendre la Poterie de Vanzy.
A partir de 1949, Emile Grillet est de retour dans l’atelier. Le binôme qu’il forme avec Maurice Jacquet est très prolifique pendant quelques années : ils produisent de très nombreuses pièces, des petites séries, avec des tailles différentes et des variations légères, des changements de couleurs.
Tous deux déclinent ou reprennent parfois des thèmes déjà traités précédemment par Anchierri pour Jacquet, comme les fleurs sur ces vases boules de couleurs bleues ci-contre : à gauche, René Anchierri, à droite, Maurice Jacquet.
Le « bleu Jacquet »
A l’atelier, on poursuit les recherches sur les coloris. L’une d’entre elles, particulière à cette production sera nommée plus tard le “bleu Jacquet”, dont nous montrons quelques exemples.
Le fond, ici bleu parfois rouge, est posé en premier, puis on décore par-dessus à l’engobe, noire dans la plupart des cas, avant de poser un vernis transparent. Ce vernis, l’alquifoux, à base de sulfure de plomb qui sera interdit en 1950, agit comme un imperméabilisant et un révélateur des couleurs.
Cette couleur soutenue, proche du turquoise, est réalisée à partir d’oxydes industriels, probablement commandés chez l’Hospied à Golf Juan puis Vallauris, fournisseur quasi exclusif d’émaux pour les potiers et céramistes.
Dans le même esprit, l’Atelier Jacquet développe une gamme de vases et plats, déclinés également en séries plus ou moins importantes, à fond rouge et à décors animaliers ou floraux.
Les teintes de rouge peuvent être plus ou moins prononcées, il existe également des variantes en rouge sur fond noir.
On peut noter que l’atelier ne sera pas touché par les modes alors en vogue dans d’autres régions françaises, comme à Vallauris ou à La Borne, dont la tendance à l’épure et les nouveaux décors vont redéfinir la céramique des années 50. L’atelier Jacquet va continuer à produire du “Jacquet”.
Déclin et fin de l’atelier Jacquet
La fin des années 50 sera le théâtre de deux tragédies pour l’atelier de Paul Jacquet, qui vont le mener à cesser son activité : la mort de son fils puis celle de sa femme.
De santé fragile, Maurice Jacquet décède le 11 janvier 1956, à 35 ans, d’une infection cardiaque.
Avec sa disparition, l’espoir d’une transmission de son entreprise s’éteint également pour Paul Jacquet.
Cette disparition l’affecte beaucoup, il déclare dans un article paru en 1959 :
“Mon atelier est devenu bien modeste, après la mort, il y a 3 ans, de mon fils Maurice”.
Dès lors, on peut penser que l’activité de l’atelier se ralentit. L’atelier fonctionnera désormais avec son unique ouvrier Emile Grillet, qui peut occuper les différents postes de la fabrication.
Puis, en se rendant dans leur villégiature d’été dans les Hautes-Alpes en juillet 1959, avec Emile Grillet, le couple est victime d’un terrible accident de la route près de Laragne. Celui-ci provoque le décès de sa femme Ernestine. (Voir ici l’article du Dauphiné Libéré du 9 juillet 1959)
Paul Jacquet aura de multiples fractures et Emile Grillet une fracture du crâne. Tous deux ne pourront se remettre rapidement au travail.
C’est la fermeture définitive de la poterie.
On trouve encore trace dans la presse de l’atelier Jacquet dans des articles rétrospectifs, comme L’essor Savoyard en 1960 qui évoque, sous la plume du journaliste Bernard Combaz, “ce lieu, l’un des plus beaux fleurons de l’art populaire savoyard”, qui ”meurt de sa belle mort”.
Le 4 mai 1968, Paul Rémy Jacquet meurt à l’âge de 85 ans. (Article ici)
La poterie Guyot de Marnaz rachète quelques machines de l’atelier.
L’atelier est rasé et la rue rebaptisée “rue de la Poterie”.
Un immeuble commémore sur sa façade l’ancienne activité des lieux.
Paul Jacquet, à l’inverse de son disciple et confrère René Anchierri, a laissé de nombreuses traces pour la postérité. Ces céramiques sont présentes dans plusieurs musées nationaux, dans des galeries ou des collections particulières.
Sans jamais avoir renoncé à sa double activité de professeur et de céramiste, il a su évoluer, se montrer et tirer le meilleur parti de ses ouvriers talentueux.
Par ses choix et son exigence de qualité, il occupe désormais une place importante dans le petit monde de la céramique, à travers son œuvre personnelle ou ses collaborations prestigieuses.



























