Les années de formation
de Paul Jacquet
1883-1919
Paul Rémy Jacquet nait le 23 juin 1883 à Pers-Jussy en Haute-Savoie. Son père François Jacquet est instituteur et Thérèse Nagilloux, sa mère, ménagère. Ils demeurent à Viuz-la-Chiessaz, à une quinzaine de kilomètres d’Annecy. (son acte de naissance ici)
Instituteur, une vocation familiale
Aucune trace ne subsiste de son enfance ou adolescence, si ce n’est ce que l’on peut en lire dans les différents dossiers le concernant, de l’Education nationale jusqu’au service militaire.
C’est un homme plutôt grand pour la moyenne de l’époque (1m75), aux cheveux bruns qui coiffent un visage allongé illuminé par des yeux gris.
Décrit comme travailleur, d’une intelligence moyenne plutot tourné vers les sciences, il est également d’une santé fragile.
Il poursuit ses études dans la voie paternelle, obtient son brevet élémentaire à 16 ans, puis il est admis à l’Ecole Normale de Bonneville l’année suivante en 1900, son père étant membre du jury.
Deux ans plus tard, il confirme sa vocation, signe un engagement décennal pour remboursement des frais avancés, et obtient le Brevet Supérieur pour l’Enseignement Public en juillet 1903, classé 6ème avec une note d’ensemble de 14 sur 20. Il a alors 20 ans.
Cette même année, tout comme les autres hommes de sa classe d’âge, Paul Jacquet se présente pour remplir ses obligations devant la nation au canton de La Roche-sur-Foron. Il sera ajourné pendant deux années consécutives, puis finalement classé dans les services auxiliaires en 1906 pour “faiblesse générale”, et versé dans la réserve de l’armée d’active l’année suivante, avec permis de conduire les véhicules automobiles.
Il devient instituteur stagiaire à Pers-Jussy, où il obtient le Certificat d’Aptitude Pédagogique, puis exerce à Cluses en 1906, avant d’obtenir un poste de titulaire au Grand-Bornand.
Juste avant de prendre son poste, entre octobre 1906 et mars 1907, il demande et obtient un congé de 6 mois avec suppléant à ses frais, pour suivre des cours de dessin à l’Ecole des Beaux-Arts de Genève, afin d’obtenir un professorat de dessin.
En juillet 1907, il s’adresse à l’inspecteur d’académie d’Annecy pour un changement de poste et de résidence, suite à ces 6 mois passés à Genève, pour lequel il n’obtiendra pas le diplôme escompté :
« Je n’ai obtenu qu’un demi-succès dans les examens que j’ai abordés. Au Grand Bornand, où je suis privé de modèles et de maître, je m’expose à perdre le fruit de mon travail. Pour cette raison je désirerais vivement être nommé Instituteur Adjoint à Annecy, trouvant tout sous la main, où je pourrais continuer à travailler tout en m’acquittant de mes devoirs professionnels ».
Une faveur qui lui sera accordée puisqu’il permute à la rentrée scolaire 1907, avec un instituteur des Balmettes à Annecy. Il se marie en décembre avec Jeanne Ernestine Challansonnet, couturière de son état.
En septembre 1908, Paul Jacquet demande à l’Inspecteur d’Académie le poste de professeur de sciences et dessin nouvellement créé à l’Ecole Supérieure d’Annecy. Il reçoit un avis défavorable avec cette mention : « Jeune âge, mariage, traces d’antimilitarisme trouvées dans son enseignement ». (voir ici)
L’année plus tard, il obtient le Certificat d’Aptitude à l’Enseignement du dessin dans les écoles normales et écoles primaires supérieures, et l’année d’après, est nommé instituteur titulaire adjoint délégué à l’Ecole Primaire Supérieure d’Annecy, pour les sciences et dessin.
Paul Jacquet intégre le milieu artistique et culturel local
En 1910, il publie dans la Revue Savoisienne de la Société Florimontane, société savante annécienne, un article sur l’histoire et l’architecture de la Chapelle de Moussy (à lire ici).
Il rédige l’année suivante, un second article (à lire ici) sur l’église du Saint-Sépulcre d’Annecy.
Ses deux publications sont agrémentées de nombreux croquis et dessins en noir et blanc signés de son monogramme PJ.
C’est à cet article de 1911 qu’on trouve pour la première fois mention de son intérêt pour un atelier de poterie.
En effet, cet édifice abrite à l’époque et depuis 1861, la poterie de la famille Hertz qui sera détruite en 1966 lors de la construction du gymnase du lycée Gabriel Fauré. Il confiera plus tard à un journaliste avoir commencé la poterie en 1910, en travaillant et cuisant quelques pièces à la poterie Tripp à Annecy.
Cette même année 1911, Jacquet fait une demande d’inscription au professorat de dessin dans les Ecoles Normales et lycées et collèges du 1er degré.
L’année suivante, il intègre la Société des Beaux Arts de Haute-Savoie en tant que membre du Comité directeur.
Premières céramiques
Les premières oeuvres céramiques retrouvées à ce jour et signées de son nom sont datées 1913 : un vase aux carpes dans le goût japonisant, un vase aux cyclamens et un autre de taille plus modeste à décor de fleurs de pommier du Japon.
Il existe, dans les vases recensés à ce jour, un autre vase “Sabaudia” aux dessins géométriques, non daté, de moindre qualité quant à son décor, que nous publions ici.

Cette première production connue soulève plusieurs interrogations :
Quelle formation au tournage et à la décoration a suivi Paul Jacquet ?
On a très peu de détails à ce sujet.
Un de ses amis, le libraire Clément Gardet, écrira par la suite qu’il avait commencé la poterie en 1910, en travaillant et cuisant quelques pièces à la poterie Tripp à Annecy.
De même, un de ses futurs ouvriers Jules Emile Grillet, confia plus tard que son patron ne tournait pas la plupart des pièces.
Jacquet lui-même dira plus tard dans un article de l’Echo des industries d’art de mai 1927 (à lire ici) :
“Je me suis formé tout seul, à mes dépens et souvent malgré la routine des vieux potiers. Mon atelier est celui du petit artisan. Je décore, j’enfourne, je cuis…”
On peut également s’interroger sur la provenance de cette production d’une très grande qualité d’exécution esthétique et technique.
Il est fréquent de rencontrer des “œuvres de jeunesse”, ou une période d’essais et de tatonnements, chez tout artiste ou artisan, qu’il soit peintre, sculpteur et céramiste.
Or, par ces vases, Jacquet débute avec des œuvres d’une très grande maîtrise, ce qui questionne la thèse qu’il en est le seul auteur.
L’apport d’Ernest Béchard
Ces pièces sont comparables à celles d’un autre céramiste savoyard Ernest Béchard (1981-1930), dont on sait qu’il était proche de Paul Jacquet.
Après un séjour de 10 mois à Sèvres en tant que décorateur, Ernest Béchard revient pour 3 mois à Annecy en 1913, avant de repartir avec un autre contrat de décorateur, en août, pour la Manufacture Royale de Nymphenburg à Munich.
On sait que Béchard manquait de moyens financiers et on connait son attachement fort à la Savoie et à son patrimoine qu’il ne cessa de mettre en exergue dans son oeuvre.
Il est tout à fait cohérent d’imaginer une collaboration avec Jacquet à ce moment-là, lui qui a perçu le potentiel artistique et commercial de la céramique régionale, et souhaitant mettre à profit le talent de Béchard, de 8 ans son cadet. L’attention de toute la région est alors attirée par la proche inauguration de L’Impérial Palace d’Annecy qui va avoir lieu le 14 juillet 1913 en présence de très nombreuses personnalités francaises et étrangères, en particulier américaines. (en savoir plus ici)
Ces quelques vases ont, selon toute vraisemblance, été imaginés et exécutés à 4 mains par les deux hommes, aidés par le tourneur Devaux, et cuits à la Poterie Hertz ou la Poterie Tripp.
Béchard a pu transmettre à Jacquet des techniques de dessin à cru sur la panse des vases qu’il avait acquises à Sèvres. Il emploie également le sgraffito (de italien graffiare « griffer ») en plus des décors à l’engobe, ce qu’on ne retrouvera pas par la suite dans l’oeuvre de Jacquet.
Les deux hommes se retrouvent tous deux plus tard dans l’enseignement du dessin, Béchard à l’école municipale de dessin, et Jacquet au lycée Berthollet. Ils feront également tous deux partie de la Société des Beaux-Arts de Haute-Savoie à la même époque.
On connait également d’autres vases, non datés, du même style, portant la même signature et probablement de la même période, comme ce vase aux lézards et cette assiette aux papillons.
Ces premières oeuvres montrées lui valent un article de l’ethnologue Arnold Van Gennep paru en mars 1914 dans la revue du Mercure de France, qui voit en Paul Jacquet un fondateur de la céramique artistique en Savoie.
« J’ai découvert enfin M. Paul Jacquet : instituteur, il s’est mis à faire de la peinture, de la poterie, des bois, et commence des grès, en dehors de toute école, reprenant des procédés primitifs. Ce n’est pas un vieillard méconnu ; il a vingt-cinq ans, je crois, donc une vie de succès et d’échecs alternés devant lui. Ce qui m’a plu dans ses poteries, c’est l’utilisation des thèmes empruntés à la flore et à la faune du pays, puis des rondes de belles dames en robes modernes; la technique les raidit, mais il ya tout de même de la souplesse dans les attitudes. Ses peintures et ses bois sont bien : voici enfin un artiste savoyard qui a l’intuition des couleurs.
C’est une exception étonnante. D’ailleurs les peintres suisses non plus ne savent ce qu’est la couleur : les Hollandais le savent, beaucoup d’ltaliens, quelques Français, mais depuis cinquante ans à peine. Si je parle ici de M. Paul Jacquet, c’est que ses poteries se rattachent directement par leurs origines et leurs tendances aux poteries populaires savoyardes auxquelles j’ai consacré un article dans la Revue de Savoie de 1912 ; il y a donc ici un nouveau cas d’invention individuelle à partir d’une industrie en quelque sorte collective, fixée par la tradition à l’intérieur de limites assez étroites. On peut prévoir que cette action inaugurée par M. Paul Jacquet réagira sur les potiers ses compatriotes et que la poterie strictement vulgaire acquerra en Savoie des caractères artistiques nouveaux. C’est une chance rare que de surprendre au moment même de sa vitalité ce processus d’oscillations locales. »
Avec la déclaration de guerre en août 1914, Jacquet est rappelé et classé dans le service auxiliaire des armées à cause de son état de santé (mauvaise dentition), et probablement aussi de son âge, il a alors 31 ans. Il est employé auxiliaire au contrôle à l’inspection des forges de Lyon puis contrôleur des obus au Creusot.
Il passe devant la commission de réforme en novembre 1914 et sera affecté au service intérieur à partir de décembre.
Un concours de céramique en pleine guerre
Contrairement à d’autres sociétés savantes comme la société des Beaux-Arts de Haute-Savoie, l’Académie Florimontane ne cesse pas ses activités pendant la guerre.
Cette société savante a coutume de proposer des concours chaque année, autour de la poésie depuis plus de 40 ans, et de l’histoire locale depuis plus de 10 ans. Il y a une trentaine d’inscrits chaque année en moyenne, mais ça oscille entre 7 et 100 participants.
En 1915, et c’est une première, elle organise un concours de céramiques artistiques, et en publie le règlement dans la Revue savoisienne (à lire dans son intégralité ici. Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)
Ce sera la première et dernière fois. L’idée d’un concours de céramique est lancé par Joseph Serand, l’archiviste. Il s’adresse aux artistes ayant déjà exposés, et aux industriels de Haute-Savoie.
Paul Jacquet et Ernest Béchard, tous deux réformés du service actifs, seront les deux seules personnes qui vont y répondre, alors qu’ils ne répondent à aucune de ces deux conditions.
Ils remportent ex aequo le premier prix, « l’effort de chacun des concurrents ayant paru équivalent ».
Paul Jacquet avait présenté de nombreuses pièces, dont certaines sont précisées :
- un plat orné d’une carpe contournée dans le goût chinois ou japonais
- un vase aux poissons hérissés de piquants
- une soupière
- un plat décoré en étoiles avec fleurs diverses
- un pot à miel avec cyclamens
- un sucrier bleu
- un légumier blanc orné de torsades bleues
- deux pots à eau et à vin
L’intégralité du compte-rendu des résultats du concours parut dans la Revue savoisienne de 1916. (à lire ici. Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)
Un premier atelier
En 1918, la charge de professeur de Paul Jacquet le contraint à augmenter son temps de travail et donner 20 heures d’enseignement par semaine au lycée Berthollet (14 h de dessin, 2 h de mécanique, 2 h de géométrie, 2 h d’écriture).
A 35 ans, il loue son premier atelier à Annecy, impasse Saint-Bernard-de-Menthon, et s’adonne à la décoration de poterie, la peinture et la gravure sur bois.
Cet atelier ne comporte certainement pas de four.
Concernant ses tableaux, il n’en existe dans aucune collection publique. Hormis quelques bois gravés (voir ci-dessous), peu d’œuvres de lui, pour ne pas dire aucune, sont connues ou reproduites.
Le 1er janvier 1919, Paul Jacquet est nommé professeur adjoint à l’Ecole Primaire Supérieure d’Annecy avec Certificat d’Aptitude à l’enseignement du dessin, poste qu’il gardera jusqu’à sa retraite en 1939.
Il va enseigner également le dessin à l’Ecole Normale d’institutrices de Rumilly à partir de septembre.
Il habite alors un logement de fonction au 10, rue Jean-Jacques Rousseau à Annecy. (voir photo)

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